Dans la chaleur sèche de février, les villages de Natchibore 1 et 2 dans la commune de Dankpen 2 résonnent encore des échos des consultations organisées par l’OMCA-Togo, les ministères bénéficiaires du projet et VNGi. Ici, sur ces terres de la région de la Kara, le projet LRAP a semé une graine rare : le dialogue communautaire. Une graine qui, au-delà des attentes, a commencé à transformer les perceptions sociales et à ouvrir un espace de dialogue inédit entre femmes, jeunes et autorités traditionnelles.
Il n’y a pas si longtemps, la terre était autant un bien précieux qu’un motif permanent de conflits, donc d’instabilité sociale. Les jeunes, exclus des décisions, en venaient parfois aux mains pour un lopin. Les femmes, elles, n’avaient même pas le droit d’en demander. « Avant, nous ne comptions pas les femmes dans le partage de la terre », confie un Outchin (sage) de Natchibore. Les veuves, particulièrement, étaient laissées pour compte et sans accès à la terre pour nourrir leurs enfants ».
C’est dans ce contexte que le projet LRAP a introduit les dialogues communautaires comme mécanisme local de construction de normes plus inclusives en matière d’accès à la terre. Pendant plusieurs mois, facilitateurs et champions-genre communautaires se sont assis sous « l’arbre à palabres » pour parler de comment améliorer le bien-être et la cohésion au sein des familles, des collectivités et de la communauté : l’accès à la terre, les droits de chacun, la place des femmes et des jeunes. L’approche ne consistait pas à imposer des règles venues d’en haut ou d’ailleurs, mais à identifier les normes sociales et raisons qui limitent l’accès et le contrôle de la terre par les femmes et les jeunes et à encourager des engagements communautaires pour les faire évoluer.
Les premiers changements observés se racontent aujourd’hui à travers des histoires de vie témoignant d’une évolution progressive des mentalités.

Je suis parti faire l’aventure au Nigeria, faute de terre. À mon retour, grâce au dialogue, mon père m’a donné une bonne partie de sa terre à cultiver. Maintenant, je m’apprête à retourner chercher ma famille pour revenir vivre au village
Parmi les témoignages les plus frappants, celui d’un jeune de Natchibore, a marqué les esprits lors des consultations. « Je suis parti faire l’aventure au Nigeria, faute de terre. À mon retour, grâce au dialogue, mon père m’a donné une bonne partie de sa terre à cultiver. Maintenant, je m’apprête à retourner chercher ma famille pour revenir vivre au village »
Son histoire illustre un basculement progressif : dans certaines familles, les aînés commencent à donner accès à leur terre de leur vivant, les parcelles sont attribuées de manière plus équitable. Les jeunes, davantage associés aux décisions familiales, retrouvent une place et cela leur confère une certaine dignité qui les poussent à plus de responsabilités.
Vers un accès élargi, mais un contrôle par les femmes et les jeunes encore fragile
Les groupes de femmes rencontrés à Natchibore sont unanimes : « Les femmes connaissent mieux leurs droits liés à la terre. » Dans plusieurs cas, des veuves ou des femmes vulnérables ont pu obtenir des parcelles pour cultiver. Une veuve de Garabon témoigne : « Avant, on ne s’occupait pas des veuves. Mais après la campagne, on m’a donné ma terre pour faire mon champ. »
Effectivement, certains chefs de famille et de ménage reconnaissent l’importance de cette évolution. Un Outchin de Natchibore explique : « Nous avons compris que lorsque les femmes cultivent, elles contribuent davantage aux besoins du ménage. » Un changement significatif dans une société où la terre demeure traditionnellement un bien masculin.
Toutefois, si l’accès des femmes à la terre progresse, le contrôle effectif de ces terres demeure encore largement conditionné par les normes familiales et coutumières. Dans plusieurs cas, les terres sont attribuées pour usage plutôt que pour propriété pleine, limitant la capacité des femmes à décider de leur gestion ou à les transmettre plus tard.
Moins de conflits, plus de sérénité
Le régent de Natchibore résume le changement en ces termes : « Avant, nous avions beaucoup de conflits liés à la terre ; aujourd’hui, ils ont nettement diminué. »
Les jeunes qui utilisaient la force pour revendiquer un héritage ou une parcelle se tournent désormais vers les sages pour la médiation. Les différends se règlent davantage au sein des familles et entre clans, contribuant à restaurer la cohésion sociale.
La forte mobilisation qu’a suscité ces consultations ici à Namon et Natchiboré 1 et 2, témoigne de l’intérêt suscité par le processus.
Malgré ces avancées, une question demeure : comment garantir ces droits dans la durée ? Les femmes de Natchibore envisagent de formaliser les accords familiaux par des attestations signées devant les autorités coutumières et municipales afin de sécuriser l’usage des terres et leur transmission aux enfants.
Les jeunes de leur côté, envisagent de se réunir pour désigner des délégués chargés de travailler avec la mairie à l’élaboration de règles locales visant à prévenir les conflits et à améliorer la transparence dans l’attribution des terres.
Le changement a commencé, et il nous appartient de le faire durer
L’approche collective fondée sur les dialogues communautaires a ouvert des perspectives encourageantes. Toutefois, le temps d’expérimentation est resté limité. La suspension du projet n’a pas permis d’ancrer pleinement ces nouvelles normes dans les pratiques sociales ni d’achever les cycles de sensibilisation et de formation nécessaires à leur appropriation durable.
Si les dynamiques enclenchées sont prometteuses, leur durabilité dépendra de la poursuite des sensibilisations, du renforcement des capacités locales et de l’accompagnement des autorités locales. Sans ces efforts, les normes sociales traditionnelles limitantes pourraient progressivement reprendre le dessus. Dans Dankpen 2, le dialogue communautaire a ouvert une voie nouvelle pour prévenir les conflits et promouvoir une gestion plus inclusive de la terre. Les champions genre formés par le projet demeurent des personnes ressources pour accompagner les familles